Longtemps on a buté sur la traduction. Comment dit-on, en français, affirmative action ? Facilement traduisibles séparément, les deux mots inversés et mis bout à bout restaient obstinément vides de sens. Alors, longtemps, les observateurs de la scène américaine se sont contentés d'écrire "affirmative action" et d'assortir l'expression anglaise d'explications alambiquées.
C'était, après tout, un concept très éloigné de nos pratiques républicaines, mis en œuvre à partir de la fin des années 1960 aux Etats-Unis sous l'impulsion de la "Great Society" chère à Lyndon Johnson : favoriser, par une politique préférentielle volontariste, l'accès à l'emploi et à l'enseignement supérieur de certaines catégories de population victimes de discrimination, c'est-à-dire les femmes et les minorités ethniques (noires, hispaniques, etc.).
Et puis la traduction "discrimination positive" est apparue. Est-ce un hasard si, finalement, et sans doute inconsciemment, les Français ont adopté l'expression "discrimination positive" plutôt qu'action affirmative"? Non.
Parce que "discrimination positive" a une connotation négative. Dans "discrimination positive", il y a "positive", mais il y a d'abord "discrimination".
Choisir cette traduction, c'était déjà porter un jugement sur le concept. Pour les Américains, le concept était positif, et les mots choisis le prouvaient. Pour les Français, il était négatif, d'emblée. Qui dit "discrimination", positive ou négative, dit contraire à l'égalité.
Mais voilà que le débat surgit, biaisé par les mots, mais forcé par la réalité.
L'intégration ne s'est pas réalisée. Les inégalités se sont creusées. En France, les enfants issus de l'Afrique subsaharienne sont quatre fois plus au chômage que les enfants de Français. La part des jeunes d'origine étrangère dans les grandes écoles est passée de 21 % dans la première moitié des années 1950 à 7 % aujourd'hui, selon un rapport de Michel Euriat et Claude Thélot. Cette discrimination-là est très, très négative. Les frustrations qu'elle engendre dans les "quartiers" aggravent la "fracture sociale" et nourrissent les extrémismes.
De toute évidence, l'intégration ne se fait pas spontanément. Le moment n'est-il donc pas venu de dire qu'un coup de pouce est nécessaire ?
Le 22 novembre 2004, en pleine tempête sur le foulard, le ministre de l'intérieur lance un pavé dans la mare. "Reconnaissons les échecs de l'intégration à la française, déclare Nicolas Sarkozy sur France 2. Je crois en la discrimination positive : il est des territoires qui ont tellement plus de handicaps que, si on ne leur donne pas plus qu'aux autres, ils ne pourront pas s'en sortir." C'est exactement le principe sur lequel est fondée la petite expérience lancée en 2001 à Sciences-Po et qui, dans son extraordinaire audace, a permis en 2003 l'admission en première année de 37 étudiants originaires de ZEP (zones d'éducation prioritaire), ces fameux " territoires qui ont des handicaps". Contestée devant les tribunaux, cette initiative en est sortie modifiée dans la forme, mais confirmée dans son principe. Elle est considérée comme une réussite.
En quelques jours, la position de M. Sarkozy sur la discrimination positive est désavouée par le plus grand nombre. Est invoqué "le principe de l'égalité devant la loi".
Quelle égalité ? Celle, sans doute, qu'affirme la Constitution de 1958. Mais, M. Chirac en convient, cette égalité de principe ne s'est pas traduite dans les faits. Il y a même eu, a-t-il dit il y à quelques années, "un recul", y compris dans les échelons élevés de la société. "Faut-il parler de discrimination ? Oui, mais elle est négative et elle n'a pas été volontaire (là, il se trompe !!), note le président. Il y a une espèce de système qui, tout naturellement, s'auto-protège, s'auto-alimente, s'auto-nomme. Et donc, il y a là quelque chose contre quoi il faut réagir."
C'est à peu près le constat que faisaient les responsables américains à la fin des années 1960. C'est le constat que peuvent faire tous les Français, aujourd'hui, s'ils se donnent la peine de regarder autour d'eux au sommet des administrations, des partis politiques, des universités, des grandes entreprises, de la presse écrite et des chaînes de télévision : les élites françaises sont essentiellement masculines, uniformément blanches, désespérément fermées. Faut-il donc préférer de facto une discrimination négative à une discrimination positive, mais contraire au "principe de l'égalité"? Faut-il indéfiniment accepter qu'au nom de l'égalité se perpétuent les inégalités ?
Peut-être est-il temps de se pencher attentivement sur les expériences d'"action positive" menées à l'étranger, de voir à quel point ce débat a évolué depuis près de quarante ans, d'en laisser de côté les aspects les plus brutaux et les plus impopulaires et d'en adapter la dynamique, celle de mesures préférentielles visant à compenser des discriminations, à nos réalités. Cette même dynamique qui a favorisé l'émergence d'une classe moyenne noire aux Etats-Unis et fait dire en 1996 à un certain Colin Powell, fils d'immigrés jamaïcains, que, sans l'affirmative action, il ne serait jamais devenu général.
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