Mardi 7 mars 2006

Les Etats membres ne disposent pas, à l’heure actuelle, d’une vision commune de l’avenir de l’Union européenne et de son rôle international. L'Union européenne est en train de se détourner de la puissance ou, plus exactement, elle se dirige vers un au-delà de la puissance, vers un monde bien distinct de l'autre, où règnent la loi, la réglementation, la négociation et la coopération entre nations: en somme, elle est en train d'accéder au paradis post-historique où tout n'est qu'apaisement et prospérité, à l'idéal kantien de « paix perpétuelle ». Les Etats-Unis, en revanche, restent embourbés dans l'histoire, déployant leur puissance dans le monde anarchique décrit par Hobbes, où l'on ne peut se fier aux lois et règles internationales, et où la véritable sécurité ainsi que la défense et la promotion d'un ordre libéral dépendent toujours de la possession de la puissance militaire et de son utilisation.

            L’Union européenne est plus consciente qu'auparavant de l'aggravation des différences, sans doute parce qu'elle les redoute de plus en plus. Selon eux, les Etats-Unis sont plus prompts à utiliser la force et moins patients que l'Union dans le recours à la diplomatie. Les Américains croient volontiers que le monde est divisé en bons et méchants, amis et ennemis, alors que, selon l'Europe, le tableau est bien plus complexe. Face à des adversaires réels ou potentiels, les Américains préféreraient la coercition à la persuasion. Dans les affaires internationales, ils penseraient en termes de résultats définitifs: les problèmes doivent être résolus, les menaces éliminées. Enfin, les Américains seraient de plus en plus enclins à agir unilatéralement, et de moins en moins favorables aux actions entreprises sous l'égide d'institutions internationales comme l'ONU, ou à la coopération avec d'autres nations pour atteindre des objectifs communs, ils seraient plus sceptiques sur les bienfaits du droit international et préféreraient agir en dehors de lui quand ils l'estiment indispensable, voire simplement avantageux.

            Quant à son approche des problèmes, l’Union européenne se plait à dire qu'elle est plus nuancée et plus habile: elle cherche à influencer l'autre, indirectement, subtilement. Elle supporterait mieux l'échec, et manifesterait une plus grande patience quand la solution tarde à venir. Sa préférence va avant tout aux solutions pacifiques, à la négociation plutôt qu'à la coercition. Elle en appelle plus volontiers au droit international, aux accords internationaux et à l'opinion internationale pour juger les contentieux. Elle cherche à utiliser les liens commerciaux et économiques pour lier les nations les unes aux autres. Elle possède sa propre vision de la gestion des conflits. Elle est motivée par l’existence de valeurs et de principes de l’action (gestion pacifique des conflits, approche préventive, recours à la force en dernier ressort, primauté du droit international, sécurité humaine, dimension économique et social, non prolifération) ainsi que par des outils spécifiques (diplomatie, économie, carotte plutôt que bâton) partagés par tous les partenaires de l’Union européenne. Les évolutions concrètes de l’Europe de la défense et les mesures prises au plan européen pour faire face à la menace le lui permettent. Cela se traduit par la mise en place de nouveaux outils institutionnels et la prise en charge de nouvelles opérations (Côte d’Ivoire, Haïti). Le rôle majeur joué par la Grande Bretagne dans l’ensemble de ces domaines est une preuve concrète de la possibilité de compromis entre Européens dans le domaine de la défense. Les nouveaux entrants, quant à eux, partagent aussi les valeurs mentionnées ici même si ils ont encore une vision unipolaire du système international au profit des Etats-Unis. Il ne faut donc pas les limiter à un atlantisme aveugle. Cependant, des approches spécifiques existent entre partenaires de l’Union européenne, qui expliquent la volonté de certains de maintenir une égale distance entre l’Union européenne et les Etats-Unis et leur choix, qualifier de stratégique, de se rallier à l’approche américaine (en Irak par exemple). La Grande Bretagne estime qu’elle doit jouer un rôle particulier, de pont entre les deux rives de l’Atlantique. Il est donc important pour Londres de prendre en compte, dans sa stratégie d’influence, l’affirmation d’une certaine différence européenne par rapport à la politique étrangère américaine.

            Quand les grandes puissances européennes dominaient la scène, elles affichaient un culte de la force et de la gloire des armes. Aujourd'hui, l'Europe voit le monde avec les yeux du faible. En constituant une unique entité politique et économique (exploit historique du traité de Maastricht en 1992), nombre d'Européens espéraient bien renouer avec la grandeur passée de l'Europe, mais sous une forme politique d'un nouveau type: l'Union européenne allait devenir la seconde superpuissance, non seulement économiquement et politiquement, mais aussi militairement ; elle réglerait les crises survenant sur son continent, tels les conflits ethniques dans les Balkans, et retrouverait un rôle de premier plan sur la scène internationale. Dans les années 1990, les Européens pouvaient affirmer avec confiance que la puissance d'une Europe unie finirait par restaurer cette "multipolarité" que la fin de la guerre froide avait détruite. Mais ces prétentions européennes se sont révélées infondées. Les années 1990 ont vu non pas l'ascension de l'Europe vers un statut de superpuissance mais la mise à nu de sa relative faiblesse (le conflit en Bosnie-Herzégovine, le conflit du Kosovo…) Dans le meilleur des cas, son rôle se limitait à fournir des troupes pour le maintien de l'ordre après que les Etats-Unis, avec leurs seules forces ou presque, avaient mené à bien les phases militaires décisives de différentes opérations et stabilisées la situation.

            Cette réduction de puissance avait contraint l'Europe à perdre son influence internationale dès l'après-guerre. Ceux des Américains et des Européens qui assignaient à l'Europe la mission d'étendre son rôle stratégique au-delà de ses frontières lui fixaient un objectif déraisonnable. Au cours de la guerre froide, le rôle stratégique de l'Europe avait été de pourvoir à sa propre défense. Il était irréaliste de penser qu'elle pourrait retrouver un statut de superpuissance, à moins que les populations européennes ne soient prêtes à amputer fortement les programmes sociaux au profit des programmes militaires. Non seulement les Européens n'étaient pas prêts à payer pour retrouver une capacité d'intervention militaire hors d'Europe, mais, après la fin de la guerre froide, ils se refusaient même à financer une force militaire suffisante pour conduire des opérations sur leur propre continent sans l'aide des Américains. En moyenne, les budgets de la défense des Etats européens sont passés en dessous de 2 % du PIB.

            Ce désaccord naturel entre les forts et les faibles, constant dans l'histoire, se retrouve aujourd'hui dans la querelle sur l'unilatéralisme entre les deux rivages de l'Atlantique. Les Européens sont convaincus que leur hostilité à l'unilatéralisme américain est la preuve de la supériorité de leur conception idéale de l'ordre mondial à créer, et ils ne sont guère prêts à admettre que ce rejet de l'unilatéralisme est aussi dicté par leur intérêt. Ce que les Européens redoutent dans l'unilatéralisme américain, c'est qu'il perpétue un monde hobbésien, où eux-mêmes risquent de devenir de plus en plus vulnérables. L'hégémonie américaine est peut-être bienveillante, mais aussi longtemps que ses actes retardent la création d'un ordre mondial garantissant davantage la sécurité des pays plus faibles, elle est objectivement dangereuse. C'est là une des raisons pour lesquelles, ces dernières années, un des principaux objectifs de la politique étrangère de l'Union a été d’influer sur la décision américaine. Non que les Européens soient en passe de monter une coalition contre l'hégémonie américaine, en se dotant d'une puissance militaire qui puisse égaler la sienne. Leur tactique, comme leur objectif, est celle d’un état faible : ils espèrent contenir la puissance de l'Amérique sans avoir à déployer des moyens égaux. Selon une tactique qui pourrait bien être l'exploit suprême de l'attaque oblique, ils cherchent à maîtriser les Etats-Unis en faisant appel à sa conscience et en agissant sur sa décision.

            Les Européens prétendent souvent que les Américains ne sont pas raisonnables quand ils exigent une sécurité "parfaite", celle que leur a apportée pendant des siècles la barrière protectrice de deux océans. Les Européens assurent qu'ils savent, eux, vivre avec le danger et côtoyer le mal, car telle est leur histoire depuis toujours. D'où leur plus grande tolérance face aux menaces que peuvent représenter l'Irak de Saddam Hussein ou l'Iran des ayatollahs.

            Une fois encore, on expliquera beaucoup mieux par la relative faiblesse de l'Union européenne sa plus grande tolérance de la menace extérieure. Et cette tolérance est une politique très peu réaliste, car l'Europe, en raison de sa faiblesse, est tout aussi exposée aux menaces que la très puissante Amérique.

            L'incapacité à répondre aux menaces ne débouche pas seulement sur la tolérance mais parfois aussi sur la dénégation. C’est sur l'idée même de menace que s'opposent souvent les gouvernements de part et d'autre de l'Atlantique: Washington parle de « menaces » étrangères telles que la prolifération d'armements nucléaires, le terrorisme et les « postes avancés de la tyrannie » ; mais les dirigeants Européens voient surtout des problèmes, tels que les conflits interethniques, les mouvements migratoires, le crime organisé, la pauvreté et la dégradation de l'environnement. La différence fondamentale repose sur la capacité à agir. La réalité repose aussi sur la nature des forces : il est incontestable, objectivement, que les « postes avancés de la tyrannie » ne représentent pas le même niveau de menace pour l'Europe et pour l'Amérique.
par Amispheresud publié dans : Défense et Sécurité en Afrique.
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