Vendredi 10 mars 2006

Ce qui vient spontanément à l'esprit lorsque l'on évoque les enjeux de sécurité reliés aux ressources minières, ce sont les enjeux géopolitques et géostratégiques reliés à l'accès et au contrôle, par les grandes puissances, de certains gisements de minéraux ou de métaux stratégiquement importants pour leur économie, mais aussi pour leur défense. Le continent africain, doté de richesses minières extrêment importantes, a , depuis la colonisation, été le théâtre de la rivalité des grandes puissances pour le contrôle de ces richesses. Cependant, si l'exploitation minière représente un enjeu sécuritaire pour les grandes puissances, certains évènements récents montrert qu'elle peut également constituer une menace sérieuse à la sécurité des populations ainsi qu'à la sécurité des pays africains eux-mêmes.

Depuis le début des années 80, le continent africain est soumis, par l'entremise des programmes d'ajustement struturels entrepris sous l'égide des institutions de Bretton Woods, à un processus de libéralisation économique extensif qui se poursuit toujours et ne semble pas vouloir s'arrêter. Ce processus de libéralisation économique fut accompagné d'un retrait programmé du rôle de l'Etat des fonctions redistributuves et de développement économique et d'une réorganisation de son intervention vers la mise en place de cadres juridiques et d'institutions devant superviser le bon fonctionnement du marché, dans le but de favoriser des stratégies de croissances fondées sur la promotion des intérêts privés, bien souvent étrangers.

Au début des années 90, la Banque mondiale identifia le secteur minier comme un secteur d'importance primordiale pour le continent africain, soutenant que celui-ci pouvait contribuer de manière significative au développement de plusieurs pays d'Afrique et devenir une source appréciable de revenus de taxation et de devises étrangères. Pour y parvenir, la Banque estima que les pays africains devaient attirer des capitaux nouveaux provenant de compagnie minières étrangères en mettant en place des cadres législatifs et réglementaires plus favorables à l'investissement privé et en privatisant les compagnies minières publiques. Dans la mise en place de ces nouvelles règles devant encadrer l'exploitation minière en Afrique, on peut identifier trois générations successives de codes miniers, chaque nouvelle génération précédente étant conçue pour s'aligner sur les codes les plus libéralisés de la génération précédente, le dernier en date étant celui de la RDC. Le résultat des réformes est un processus de redéfinition du rôle de l'Etat, qui est maintenant celui d'un "facilitateur", impliquant un retrécissement important de son contrôle sur la gestion et l'exploitation des ressources naturelles.

Fait pardoxal, la possession de ressources minières par un pays, qui pourrait normalement être considérée comme une garantie, ou comme une condition favorable au développement d'un pays, peut parfois représenter une menace à sa sécurité. En témoigne les évènements survenus en Guinée et en RDC.

Entre les mois de septembre 2000 et juin 2001, les rebelles du RUF (front révolutionnaire uni) de la Sierra Leone ont perpétré plusieurs attaques meurtrières en Guinée, semant la terreur au sein de la population guinéenne, ainsi que parmi les 75000 réfugiés sierra-léonais vivant de ce coté de la frontière. Cette campagne des rebelles du RUF, soutenus par le Liberia était en grande partie motivée par le désir de s'emparer des ressources diamentaires de la Guinée.

Le conflit armée impliquant ces trois pays est représentatif d'une nouvelle géographie des conflits où les mobiles de la guerre ne sont plus les différences ethniques, religieuses ou idéologiques, mais la compétition pour contrôler les richesses naturelles et minérales d'un pays ou d'une région.

La situation qui prévalait en RDC a porté à un autre niveau les atteintes à l'intégrité d'un Etat que peut susciter et, surtout, faire perdurer la possession de ressources minières. En août 1998, la RDC fut attaquée par les armées rwandaises et ougandaises. Au plus fort de la crise, sept pays africains furent impliqués dans ce conflit qui semble enfin sur la voie du règlement....Un rapport soumis au Conseil de sécurité de l'ONU révèle la place centrale occupée par les ressources minières dans ce conflit ainsi que la complicité des compagnies minières.

Cette guerre fut caractérisée par une impliquation considérable des forces armées étrangères dans les activités minières et les activités financières afférentes afin de financer leur effort de guerre. Ce type de conflit marque une transition vers ce que l'on pourrait nommer le commercialisme militaire qui, contrairement au commerce militarisé normal dans lequel certains intérêts commerciaux  tirent avantages de l'activité militaire, vient justifier et permettre le déploiement des forces armées nationales par des considérations commerciales.

Les nombreux exemples d'entreprises commerciales mises sur pied par des armées ennemies de la RDC, en plus de permettre l'autofinancement de la guerre, éliminant par le fait même les contraintes financières imposées par la guerre et permettant sa perpétuation, démontrent qu'un pays déstabilisé peut offrir d'importantes récompenses à l'élite politique et militaires des pays voisins.

 

par Amispheresud publié dans : Défense et Sécurité en Afrique.
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Mardi 7 mars 2006

L’influence n’est pas le rayonnement. L’union rayonne par le prestige historique des Etats membres et elle est porteuse, aux yeux du monde, d’un « capital sympathie ». L’influence s’exerce par le truchement de la puissance politique et économique. Pendant la Guerre froide, la bipolarité du monde conférait à l’espace économique européen un rôle central dans la lutte des deux Blocs. En effet, l’espace européen était le théâtre de la ligne de rupture en l’est et l’ouest. L’affrontement militaire se déroulait en périphérie des deux Blocs. Après la guerre froide, les Etats-Unis se sont révélés comme la Puissance occidentale de premier plan pendant que l’Union apparaissait comme une puissance intermédiaire, non achevée.  Le cafouillage diplomatique autour de la question iraquienne impose aux européens la mise en place d’une stratégie commune pour influer sur la décision de l’acteur global.

 

Mener une politique d’influence implique différents éléments: définir des buts, une cohésion dans l’appareil de décision et un principe de continuité. A cela il faut ajouter une idéologie qui se fonderait sur la démocratie, l’économie de marché et les droits de l’Homme. Des valeurs que l’Union et les Etats-Unis partagent communément. Promouvoir les langues européennes dans leurs zones d’influence traditionnelles par le biais médiatique (Internet, Radio), le cinéma et les programmes télévisuelles. Chercher à rejoindre les Etats-Unis dans le partage des contributions aux institutions internationales. L’Amérique participe à hauteur de 25% du budget de la Banque Mondiale et du fonds monétaire international. Suspendre la contribution des Etats membres et la remplacer par une contribution unique de l’Union  européenne (Elle aurait déjà la personnalité juridique nécessaire pour participer en tant que personne morale aux organisations internationales). Il faudrait aussi construire un réseau d’états tiers durablement et profondément liés à l’Union. Ces Etats seraient des relais d’influence dirigés exclusivement vers le centre de la décision : Washington.

 

Au même titre que les Etats Unis, l’Union devrait s’atteler à la formation des élites économiques, politiques et militaires d’états tiers. Favoriser l’implantation de système scolaire (comme en Afrique francophone) similaire à ceux de l’Union (cela nécessite une harmonisation du modèle éducatif dans l’Union). Cela crée automatiquement une communauté de valeurs et d’acquis exploitable à terme pour le politique. L’Union doit s’efforcer de créer des pôles d’excellence technologiques pour drainer chercheurs et autres savants de pays tiers. Cibler une immigration de « cerveaux » à qui l’Union donnerait les moyens de travailler. Au niveau de l’Ambassade de l’Union, il faudrait créer des réseaux économiques plus performants à charge de maintenir un contact avec les milieux d’affaire américains en premier, chinois, russes et japonais en second.

 

L’Union doit se fixer des objectifs politiques et définir une organisation des moyens à cet effet. La cohérence des objectifs et des moyens rend la stratégie d’influence efficace. L’Union ne doit pas se perdre dans une opposition stérile à l’Amérique mais plutôt chercher à peser économiquement sur les décisions américaines. Elle doit réexaminer sa diplomatie (en fait la définir car pour le moment il n’existe pas de diplomatie de l’Union indépendamment des Etats membres). Après avoir fixer des objectifs clairs et  ayant fixé les termes de la diplomatie qui doit accompagner la réalisation de ces objectifs, l’Union devra définir une stratégie des moyens. De façon générale, l’Union réagit plutôt que de mener une politique qui privilégie ces intérêts. Faxe aux américains la posture du scénario de l’Europe puissance est nuisible et stérile. Pour agir dans le monde, il faudrait peser de façon efficace sur la décision américaine de l’intérieur.

Pour influer, il faudrait harmoniser la « région » Union européenne en tenant compte des opinions des partenaires extra communautaires. Pour l’Union européenne, exister devant la puissance américaine, c’est imposer sa vision des choses en prônant l’unité dans la diversité et non pas l’équilibre des forces. Les Européens seraient donc contraints de considérer leur diplomatie, leur politique de défense et la définition de leurs intérêts particuliers à travers le prisme de la place qu’ils occupent auprès des Etats-Unis. L’important est de vivre cette contrainte comme un levier pour devenir un protagoniste actif et responsable d’un monde libre, plus sûr et plus prospère. La solution pour l’Union passe par la création d’une nouvelle forme de « participation démocratique à la décision » qui affecte le système occidental. Cette décision, si elle était prise par les instances européennes ne signifierait pas que l’Union devrait se résigner au rôle de supplétifs des Etats-Unis mais plutôt de partenaire complémentaire. Cependant, à ce stade de notre étude, cette solution reste la plus intéressante pour donner à l’Union le poids qui lui revient par rapport à la puissance américaine. Cette vision d’une politique étrangère européenne qui prendrait en compte une vision américaine du monde implique que l’Union européenne travaille dans le sens d’une sécurité globale qui dépasse le cadre des intérêts strictement européen. Deux conséquences en découlent : la première est que l’Union européenne accepte que les questions de sécurité du Vieux continent ne soient pas seulement de son ressort mais impliquent la responsabilité et l’intérêt du reste du monde –Il est normal que la Bosnie  soit considéré comme un problème pour les pays musulmans hors Europe. La seconde conséquence est que les problèmes de sécurité planétaires soit l’affaire de tous. Cela signifie que l’Union doit assumer ses responsabilités –financières- dans ce domaine selon ces capacités propres.

 

Pour accomplir ce retournement stratégique, l’Union doit sortir de sa logique traditionnelle de « diplomatie de défense ». Elle doit renoncer à une stratégie de persuasion qui s’attachait à associer les perturbateurs aux intérêts européens et à éviter qu’ils ne deviennent des terroristes potentiels. L’Union européenne doit mettre en œuvre des nouvelles gammes stratégiques.

 

            L’écart de capacités et moyens militaires entre les Etats européens et les Etats-Unis est une réalité évidente, qui contribue à accroître les tensions existantes dans le cadre de la coopération transatlantique en matière de sécurité et de défense. Malgré ce constat, les Européens ne parviennent pas à relever ce défi soit par le choix de la stratégie du faible développé ici, soit par la mise en œuvre d’une autonomie des moyens de défense. Ce qui est marquant, c’est le manque de volonté politique commune, et l’incapacité d’envisager l’Europe de la défense au-delà du Traité Atlantique. Malgré les différents problèmes évoqués plus haut (budgets de la défense, problèmes industriels, manque de coopération entre centre de recherche et industriels de la défense….), le blocage dans l’Union est plus politique que technique. Il existe des programmes phares dont l’importance stratégique est reconnue. Mais, ils s’enlisent en cours d’études et de pré production (A400M, Galiléo…). Les échéances s’allongent d’année en année, augmentant les risques industriels et financiers liés à ces projets. Face à ce constat, la puissance industrielle américaine domine dans un rapport de force complètement déséquilibré. En l’absence de progrès considérables, qualitatifs et quantitatifs, la politique étrangère de sécurité et de défense ne pourra se transformer, non pas en alternative des Etats-Unis, mais en un partenariat accru renforçant directement l’Alliance Atlantique en procurant un rôle spécifique à l’Union dans le processus de prise de décision aux Etats-Unis

par Nze Ekekang Freddy publié dans : Défense et Sécurité en Afrique.
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Mardi 7 mars 2006

Les Etats membres ne disposent pas, à l’heure actuelle, d’une vision commune de l’avenir de l’Union européenne et de son rôle international. L'Union européenne est en train de se détourner de la puissance ou, plus exactement, elle se dirige vers un au-delà de la puissance, vers un monde bien distinct de l'autre, où règnent la loi, la réglementation, la négociation et la coopération entre nations: en somme, elle est en train d'accéder au paradis post-historique où tout n'est qu'apaisement et prospérité, à l'idéal kantien de « paix perpétuelle ». Les Etats-Unis, en revanche, restent embourbés dans l'histoire, déployant leur puissance dans le monde anarchique décrit par Hobbes, où l'on ne peut se fier aux lois et règles internationales, et où la véritable sécurité ainsi que la défense et la promotion d'un ordre libéral dépendent toujours de la possession de la puissance militaire et de son utilisation.

            L’Union européenne est plus consciente qu'auparavant de l'aggravation des différences, sans doute parce qu'elle les redoute de plus en plus. Selon eux, les Etats-Unis sont plus prompts à utiliser la force et moins patients que l'Union dans le recours à la diplomatie. Les Américains croient volontiers que le monde est divisé en bons et méchants, amis et ennemis, alors que, selon l'Europe, le tableau est bien plus complexe. Face à des adversaires réels ou potentiels, les Américains préféreraient la coercition à la persuasion. Dans les affaires internationales, ils penseraient en termes de résultats définitifs: les problèmes doivent être résolus, les menaces éliminées. Enfin, les Américains seraient de plus en plus enclins à agir unilatéralement, et de moins en moins favorables aux actions entreprises sous l'égide d'institutions internationales comme l'ONU, ou à la coopération avec d'autres nations pour atteindre des objectifs communs, ils seraient plus sceptiques sur les bienfaits du droit international et préféreraient agir en dehors de lui quand ils l'estiment indispensable, voire simplement avantageux.

            Quant à son approche des problèmes, l’Union européenne se plait à dire qu'elle est plus nuancée et plus habile: elle cherche à influencer l'autre, indirectement, subtilement. Elle supporterait mieux l'échec, et manifesterait une plus grande patience quand la solution tarde à venir. Sa préférence va avant tout aux solutions pacifiques, à la négociation plutôt qu'à la coercition. Elle en appelle plus volontiers au droit international, aux accords internationaux et à l'opinion internationale pour juger les contentieux. Elle cherche à utiliser les liens commerciaux et économiques pour lier les nations les unes aux autres. Elle possède sa propre vision de la gestion des conflits. Elle est motivée par l’existence de valeurs et de principes de l’action (gestion pacifique des conflits, approche préventive, recours à la force en dernier ressort, primauté du droit international, sécurité humaine, dimension économique et social, non prolifération) ainsi que par des outils spécifiques (diplomatie, économie, carotte plutôt que bâton) partagés par tous les partenaires de l’Union européenne. Les évolutions concrètes de l’Europe de la défense et les mesures prises au plan européen pour faire face à la menace le lui permettent. Cela se traduit par la mise en place de nouveaux outils institutionnels et la prise en charge de nouvelles opérations (Côte d’Ivoire, Haïti). Le rôle majeur joué par la Grande Bretagne dans l’ensemble de ces domaines est une preuve concrète de la possibilité de compromis entre Européens dans le domaine de la défense. Les nouveaux entrants, quant à eux, partagent aussi les valeurs mentionnées ici même si ils ont encore une vision unipolaire du système international au profit des Etats-Unis. Il ne faut donc pas les limiter à un atlantisme aveugle. Cependant, des approches spécifiques existent entre partenaires de l’Union européenne, qui expliquent la volonté de certains de maintenir une égale distance entre l’Union européenne et les Etats-Unis et leur choix, qualifier de stratégique, de se rallier à l’approche américaine (en Irak par exemple). La Grande Bretagne estime qu’elle doit jouer un rôle particulier, de pont entre les deux rives de l’Atlantique. Il est donc important pour Londres de prendre en compte, dans sa stratégie d’influence, l’affirmation d’une certaine différence européenne par rapport à la politique étrangère américaine.

            Quand les grandes puissances européennes dominaient la scène, elles affichaient un culte de la force et de la gloire des armes. Aujourd'hui, l'Europe voit le monde avec les yeux du faible. En constituant une unique entité politique et économique (exploit historique du traité de Maastricht en 1992), nombre d'Européens espéraient bien renouer avec la grandeur passée de l'Europe, mais sous une forme politique d'un nouveau type: l'Union européenne allait devenir la seconde superpuissance, non seulement économiquement et politiquement, mais aussi militairement ; elle réglerait les crises survenant sur son continent, tels les conflits ethniques dans les Balkans, et retrouverait un rôle de premier plan sur la scène internationale. Dans les années 1990, les Européens pouvaient affirmer avec confiance que la puissance d'une Europe unie finirait par restaurer cette "multipolarité" que la fin de la guerre froide avait détruite. Mais ces prétentions européennes se sont révélées infondées. Les années 1990 ont vu non pas l'ascension de l'Europe vers un statut de superpuissance mais la mise à nu de sa relative faiblesse (le conflit en Bosnie-Herzégovine, le conflit du Kosovo…) Dans le meilleur des cas, son rôle se limitait à fournir des troupes pour le maintien de l'ordre après que les Etats-Unis, avec leurs seules forces ou presque, avaient mené à bien les phases militaires décisives de différentes opérations et stabilisées la situation.

            Cette réduction de puissance avait contraint l'Europe à perdre son influence internationale dès l'après-guerre. Ceux des Américains et des Européens qui assignaient à l'Europe la mission d'étendre son rôle stratégique au-delà de ses frontières lui fixaient un objectif déraisonnable. Au cours de la guerre froide, le rôle stratégique de l'Europe avait été de pourvoir à sa propre défense. Il était irréaliste de penser qu'elle pourrait retrouver un statut de superpuissance, à moins que les populations européennes ne soient prêtes à amputer fortement les programmes sociaux au profit des programmes militaires. Non seulement les Européens n'étaient pas prêts à payer pour retrouver une capacité d'intervention militaire hors d'Europe, mais, après la fin de la guerre froide, ils se refusaient même à financer une force militaire suffisante pour conduire des opérations sur leur propre continent sans l'aide des Américains. En moyenne, les budgets de la défense des Etats européens sont passés en dessous de 2 % du PIB.

            Ce désaccord naturel entre les forts et les faibles, constant dans l'histoire, se retrouve aujourd'hui dans la querelle sur l'unilatéralisme entre les deux rivages de l'Atlantique. Les Européens sont convaincus que leur hostilité à l'unilatéralisme américain est la preuve de la supériorité de leur conception idéale de l'ordre mondial à créer, et ils ne sont guère prêts à admettre que ce rejet de l'unilatéralisme est aussi dicté par leur intérêt. Ce que les Européens redoutent dans l'unilatéralisme américain, c'est qu'il perpétue un monde hobbésien, où eux-mêmes risquent de devenir de plus en plus vulnérables. L'hégémonie américaine est peut-être bienveillante, mais aussi longtemps que ses actes retardent la création d'un ordre mondial garantissant davantage la sécurité des pays plus faibles, elle est objectivement dangereuse. C'est là une des raisons pour lesquelles, ces dernières années, un des principaux objectifs de la politique étrangère de l'Union a été d’influer sur la décision américaine. Non que les Européens soient en passe de monter une coalition contre l'hégémonie américaine, en se dotant d'une puissance militaire qui puisse égaler la sienne. Leur tactique, comme leur objectif, est celle d’un état faible : ils espèrent contenir la puissance de l'Amérique sans avoir à déployer des moyens égaux. Selon une tactique qui pourrait bien être l'exploit suprême de l'attaque oblique, ils cherchent à maîtriser les Etats-Unis en faisant appel à sa conscience et en agissant sur sa décision.

            Les Européens prétendent souvent que les Américains ne sont pas raisonnables quand ils exigent une sécurité "parfaite", celle que leur a apportée pendant des siècles la barrière protectrice de deux océans. Les Européens assurent qu'ils savent, eux, vivre avec le danger et côtoyer le mal, car telle est leur histoire depuis toujours. D'où leur plus grande tolérance face aux menaces que peuvent représenter l'Irak de Saddam Hussein ou l'Iran des ayatollahs.

            Une fois encore, on expliquera beaucoup mieux par la relative faiblesse de l'Union européenne sa plus grande tolérance de la menace extérieure. Et cette tolérance est une politique très peu réaliste, car l'Europe, en raison de sa faiblesse, est tout aussi exposée aux menaces que la très puissante Amérique.

            L'incapacité à répondre aux menaces ne débouche pas seulement sur la tolérance mais parfois aussi sur la dénégation. C’est sur l'idée même de menace que s'opposent souvent les gouvernements de part et d'autre de l'Atlantique: Washington parle de « menaces » étrangères telles que la prolifération d'armements nucléaires, le terrorisme et les « postes avancés de la tyrannie » ; mais les dirigeants Européens voient surtout des problèmes, tels que les conflits interethniques, les mouvements migratoires, le crime organisé, la pauvreté et la dégradation de l'environnement. La différence fondamentale repose sur la capacité à agir. La réalité repose aussi sur la nature des forces : il est incontestable, objectivement, que les « postes avancés de la tyrannie » ne représentent pas le même niveau de menace pour l'Europe et pour l'Amérique.
par Amispheresud publié dans : Défense et Sécurité en Afrique.
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Mardi 7 mars 2006

Depuis le 11 Septembre 2001, il existe une profonde distanciation entre l’approche américaine et une partie de l’Union européenne sur les questions internationales. A chaque fois, l’Union européenne se perd dans des communiqués vides afin de masquer ses désaccords internes entre le camps emmené par la France qui prône les règles du jeu international, la gouvernance par le droit international. Et le camp atlantiste confiant aux américains le rôle de décideur sur certaines questions de sécurité. Cette contradiction au sein de l’Union marque un point de départ intéressant pour saisir le concept de stratégie du faible que l’Union européenne doit développer vis-à-vis des Etats-Unis, tout en bénéficiant de leurs actions sur la scène internationale. Comme l’a si bien décrit Robert Kagan[1], l’Europe dans son ensemble a embrassé une vision multilatéraliste alors que les Etats-Unis pratique désormais  la realpolitik. Si l’Union aspire à un monde que ne réguleraient plus les rapports de force, c’est d’abord parce que elle est faible militairement et stratégiquement. Elle conçoit son intégration sur le rejet de la logique de puissance. La préférence des Européens pour une gouvernance par le droit ne serait en quelque sorte qu’une rationalisation de leur propre situation.

            L’analyse de l’intégration économique et monétaire de l’Europe permet d’apporter des éléments à cette conception. L’économie a été le vecteur quasi-exclusif du projet européen. Si l’intégration des marchés, puis celle des monnaies a été un instrument au service d’une ambition politique, cette politique n’a pas été clairement énoncée jusqu’à présent. Lorsque Jacques Delors lance le programme du marché unique, c’est parce qu’il a déterminé qu’aucune autre orientation de relance de la construction européenne n’était susceptible de recueillir l’adhésion des Etats membres. Ainsi, lorsque Helmut Kohl et François Mitterrand mettent la monnaie unique sur les rails, le projet mêle encore une fois arguments politiques et économiques. Cependant, le projet politique, lui, n’est toujours pas défini quand la monnaie unique est déjà dans les poches des citoyens de l’Union. Le marché unique est un véritable succès européen. La constitution d’un espace intégré régi par des normes communes a été un facteur de compétitivité économique. Le projet de Jacques Delors associait un volet de libéralisation avec des directives destinées à assurer la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux et un volet politique industrielle. La libéralisation est effective. Par contre la politique industrielle reste à faire. Plusieurs raisons peuvent être évoquées. La première est d’ordre politique. La relance de l’intégration européenne entreprise dans les années quatre-vingt a prospéré sur la base d’une alliance entre libéraux et pro-européens d’inspiration social-démocrate ou chrétien-démocrate autour d’un point essentiel : l’ouverture des  marchés à la concurrence. Pour les sociaux-démocrates, la libéralisation est l’instrument de l’intégration tandis que pour les libéraux l’intégration est le vecteur de la libéralisation. La seconde raison est que la libéralisation a pu s’appuyer sur des mécanismes puissants – le recours à la majorité qualifié et la jurisprudence de la Cour de Justice- tandis que tout effort industriel ou technologique butait immédiatement sur des désaccords budgétaires suffisants pour entraver sa mise en œuvre. Le système de décision a favorisé l’intégration négative par la levée des entraves aux échanges  au détriment de l’intégration positive par les politiques communes.

            L’Union européenne peut-elle être qualifiée de faible ? Sur le plan économique non. Plusieurs exemples le montrent. Quand la Commission bloque, au nom du droit à la concurrence, la fusion entre deux entreprises américaines General Electric et Honeywell, et que celles-ci se soumettent à sa décision, est ce une manifestation de faiblesse ? La même Commission porte devant l’Organisation mondiale du Commerce son différend avec les Etats-Unis sur les dispositions qui permettent aux multinationales américaines de bénéficier, via leurs filiales étrangères, d’une détaxation de fait des profits à l’exportation, et obtient gain de cause. Il y a ici l’expression d’une puissance. Loin d’être politique, elle est l’expression du poids économique de l’Union. Ce poids n’est en rien couplé à une puissance politique, s’appuyant sur un outil militaire performant. C’est une puissance qui répugne à la décision discrétionnaire et parce qu’elle est fondée sur les règles, ambitionne de faire prévaloir les normes multilatérales. L’Union européenne est forte lorsqu’elle négocie ou décide dans le cadre de règle sectorielle, mais elle faiblit dans la définition et la conduite d’une politique.

            La monnaie est aussi un point révélateur. En se dotant de l’Euro et en le confiant à une Banque Centrale européenne, c’est un nouveau cap qui est franchit. Une Banque Centrale se définit par les décisions qu’elle prend: hausse ou baisse des taux d’intérêts, pour réguler la conjoncture ; fourniture de liquidités au marché lorsque la crise financière menace. L’Union économique et monétaire a fait pénétrer l’Europe dans l’espace de la macroéconomie. Ainsi, la monnaie unique devait entraîner, mécaniquement, la formation d’un « gouvernement ». La monnaie devait entraîner les budgets, et la coordination en matière de budgets donner naissance à de nouvelles institutions. Résultats: une Banque Centrale européenne souvent en désaccord avec les politiques économiques des Etats membres et une monnaie unique qui n’a pas entraîné la naissance d’un projet politique commun.


[1] Robert Kagan “ Power and weakness”  Policy Review n°113, June-July 2002

par Amispheresud publié dans : Défense et Sécurité en Afrique.
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