Mardi 3 janvier 2006

    Si les attentats du 11 septembre 2001 n’ont pas changé le monde ni ouvert une nouvelle ère, ils sont à l’origine d’une redéfinition de la politique de l’hyperpuissance américaine par rapport à celle qu’elle a menée pendant une dizaine d’années au lendemain de la chute du mur de Berlin. Dans un premier temps, les Etats-Unis ont paru se soucier de l’ONU, du droit international, du monde extérieur, et ils ont cherché à réunir une coalition - le plus large possible - contre l’Afghanistan pour montrer qu’il ne s’agissait pas d’une guerre de l’Amérique contre l’Islam, allant jusqu’à déléguer la surveillance des côtes de la Somalie à une flotte autre que la leur et s’abstenant même, contre toute attente, d’y intervenir. Si, avec les « victoires » contre les talibans puis contre l’Irak de Saddam Hussein, l’Amérique semble être retombée dans le travers de l’unilatéralisme renforcé et exacerbé, les « dégâts collatéraux » de cette volonté de réimplication dans les affaires du monde ont aussi été constatés sur le continent africain, et n’ont pas forcément eu que des aspects négatifs.

    L’abandon de la stratégie clintonienne des African New Leaders, amorcée avec la perte de contrôle de Washington sur ses alliés africains engagés dans la plupart des conflits du continent (intervention en RDC, guerre Ethiopie-Erythrée, etc.), n’avait pas entraîné l’arrêt du soutien indirect à ces derniers. Cependant, les évolutions récentes constatées sur les différents fronts au sud du Sahara laissent supposer que, depuis le 11-Septembre, la diplomatie américaine à décidé de faire pression tant sur ses amis que sur ses ennemis africains pour obtenir d’eux la mise sur pied de processus destinés à mettre un terme aux logiques conflictuelles qui ensanglantent l’Afrique (Soudan par exemple). Ce réengagement peut s’expliquer par le fait que le continent est redevenu stratégique, et ce pour deux raisons : tout d’abord, étant donné la faiblesse des Etats africains, le territoire de ces derniers pourrait constituer une base de repli pour des groupes terroristes, cette seule possibilité justifiant de ne plus laisser l’Afrique à l’écart et peut-être même d’abandonner la doctrine du Trade not Aid, voire au besoin  le concept de « bonne gouvernance » ; ensuite, la stabilité d’un continent qui renferme une part importante des réserves connues en diverses matières premières stratégiques alimentant le marché mondial - notamment la région du golfe de Guinée, riche en « or noir » -, prend une importance capitale à l’heure de la distanciation entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite.

    Si les Etats-Unis représentent 5 % de la population mondiale et émettent 35 % des gaz à effet de serre, ce qui traduit la dépendance de leur modèle énergétique aux hydrocarbures, ils peuvent, en tant qu’hyperpuissance, différer leur transition énergétique « en recourant systématiquement à leurs avantages stratégiques ». Ainsi, dans la foulée du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont-ils pu se montrer extrêmement sévères à l’égard de l’Arabie saoudite. Fin 2001, la révélation de la nationalité saoudienne de quinze des dix-neuf auteurs des détournements d’avions précipités contre le Pentagone et contre les tours du World Trade Center a de nouveau suscité de vives critiques américaines - parfois de la part de membres de l’administration Bush sous forme de fuites dans la presse. Riyad a été qualifié de « graine de terrorisme » et de « premier et plus dangereux adversaire » des Etats-Unis lors d’une réunion du Defense Policy Board, organe consultatif du ministère de la Défense américain. Cependant, les conséquences d’un retrait des faramineux avoirs saoudiens de l’économie américaine, conjuguées aux risques qu’aurait engendré un affaiblissement du prince héritier saoudien confronté à des forces hostiles au changement dans une région instable, ont amené les principaux responsables américains à ne pas directement menacer le régime wahhabite. Or le statut d’allié privilégié de Washington  a tout de même été remis en question, par le biais d’une reventilation des approvisionnements en pétrole des Etats-Unis. Celle-ci a été rendue possible grâce à la réalisation, en association avec des compagnies américaines, de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan - la mer Caspienne recelant les troisièmes réserves mondiales de pétrole -, grâce à la coopération commerciale avec la Russie, mais aussi grâce à l’Afrique. Le royaume saoudien ayant été suspecté de ne pas jouer le jeu dans la lutte contre les « forces du Mal » - Riyad est resté hostile à une intervention unilatérale des Etats-Unis en Irak, ce qui a nécessité le déploiement des forces américaines dans d’autres pays de la région -, le golfe de Guinée est donc redevenu une zone stratégique, laquelle pourrait être à l’origine de la « re-géopolitisation » de l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. Outre son intérêt géostratégique, le golfe de Guinée représente un enjeu géoéconomique dans la mesure où il constitue « la région la plus dynamique en matière d’exploration pétrolière », renfermant 6 % des réserves mondiales prouvées et produisant annuellement environ 200 millions de tonnes de pétrole. Par ailleurs, le coût d’extraction y est inférieur à la moyenne mondiale, d’où l’implication des Majors comme des petites sociétés pétrolières américaines.

    Ces dernières sont désormais bien établies dans la plupart des pays du golfe de Guinée, tant dans le domaine de la distribution et du raffinage que dans celui de l’exploration et de l’exploitation des hydrocarbures. Le groupe Exxon Mobil, né d’une fusion en 1999, est aujourd’hui non seulement le numéro deux du secteur dans la région, avec des implantations situées principalement au Cameroun, au Congo-Brazzaville, au Nigeria, en Angola et en Guinée équatoriale - derrière TotalFinaElf pourtant présent depuis la fin de l’époque coloniale -, mais a  aussi été le principal chef de file du consortium international chargé du projet d’oléoduc Tchad-Cameroun, et il possède une trentaine de permis de recherche. Chevron Texaco, qui exploite en association avec Elf Congo deux concessions et en prospecte deux autres au Congo-Brazzaville, est l’opérateur principal d’un champ pétrolifère et d’un site off-shore en RDC, ainsi que de deux autres au large de l’enclave angolaise du Cabinda. De moindre taille,  Philips Petroleum bénéficie de cinq permis d’exploitation dans l’off-shore camerounais et Ocean Energy exploite deux champs ivoiriens... Ces entreprises ne sont pas dénuées de liens avec les membres de l’administration républicaine et seront toutes prêtes à augmenter leur production, si cela leur est demandé, afin de participer à la réduction de la dépendance américaine aux importations de brut saoudien. Ainsi, le Nigeria (13e producteur mondial, 11e pour les réserves) et l’Angola (22e producteur et 19e sur le plan des réserves), qui représentent déjà 15 % des importations américaines de pétrole brut, pourraient voir leur part grimper à plus de 25 %, participant de fait à l’instauration d’un « nouvel ordre pétrolier ».

    Sans même prendre en compte l’équation chinoise, les Etats africains auraient donc tout intérêt à se lancer dans la course à la rente pétrolière et aux ressources off-shore. Dans des espaces où les frontières maritimes sont mal définies (cf. l’échec relatif des organisations maritimes africaines), le nouvel ordre pétrolier et le reclassement de l’Afrique pourraient donc amener un regain de conflictualité interétatique (cf. le « règlement » du litige entre le Cameroun et le Nigeria concernant la péninsule de Bakassi), un mal dont l’Afrique se passerait volontiers après nombre déstabilisations intra-étatiques au cours des quinze dernières années. Les richesses du continent se révéleraient une nouvelle fois source de malédiction pour ses habitants, et les troubles ne manqueraient pas d’amener la réimplication des pays occidentaux dans les questions de sécurité sous-régionale. C’est probablement dans cette perspective qu’il faut replacer les négociations - certes poussives - entre les Etats-Unis et Sao Tomé pour l’établissement d’une base navale dans la zone, mais aussi l’attribution du contrat de formation des gardes-côtes équato-guinéens à MPRI, ou encore le remplacement des SMP sud-africaines par leurs homologues américaines en Angola…                                                                                                                                                   

par Nicolas Berembaum publié dans : Défense et Sécurité en Afrique.
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Mardi 3 janvier 2006
    Malgré les origines africaines d’une part non négligeable - mais,  si l’on en juge à l’aune des événements de La Nouvelle-Orléans, longtemps négligée ! -  de leurs ressortissants et malgré leur participation à la création de la Sierra Leone et du Liberia - utopie généreuse visant la réimplantation des esclaves affranchis -,  les Etats-Unis d’Amérique n’ont pas de liens historiques ou culturels anciens et forts avec l’Afrique. Ancienne colonie britannique, longtemps isolationnistes, ils ont laissé aux pays européens le monopole de la conquête du continent, de son organisation et de l’exploitation de ses ressources, tant humaines que matérielles. Malgré une implication dans les affaires du monde plus importante au lendemain des guerres mondiales initiées par des puissances européennes à la recherche de la prédominance sur le Vieux Continent et d’un nouvel élan économique par leurs empires, les Etats-Unis n’auront longtemps que peu profité en Afrique de l’affaiblissement des grands pays européens.

 

     En effet, le discours anticolonialiste des Américains, exprimé dans les principes fondateurs de l’Organisation des Nations unies, ne survivra pas à l’entrée du monde dans la guerre froide en 1947. L’évolution positive de son rang et de sa puissance au cours du XXe siècle, puis sa transformation en Superpuissance dans le cadre de l’affrontement avec l’Union soviétique ne permettent cependant pas à l’Amérique de se passer du concours de ses alliés, connaisseurs des fronts secondaires potentiels (unité de langue, identité de structures, poids du passé, relations interpersonnelles…) où elle ne souhaite pas disperser ses forces. Les Etats-Unis déployant une « World Island Strategie » axée sur un « containment » mondial du bloc communiste par l’US Navy, c’est la France, avec ses accords de défense et les capacités uniques de ses forces tant prépositionnées que projetables, qui se trouve, au lendemain de la vague des indépendances politiques africaines des années 1960, de facto confirmée dans le rôle de « gendarme de l’Afrique » et chargée d’interdire le passage du Sahara au communisme… Le tiers-monde reste alors largement exclu de l'univers mental des Deux Superpuissances, ce qui permet aux Etats nouvellement indépendants de forger le concept de non-alignement...

 

    Il faudra attendre les velléités indépendantistes des colonies portugaises d’Afrique puis leur accès à l’indépendance pour que les Etats-Unis prennent conscience de la menace qui pèse sur leurs intérêts en Afrique australe, et encore ne réagiront-ils qu’assez tardivement et indirectement. De 1961 à 1975, le Portugal va mener une guerre coloniale qu’il ne pourra soutenir que grâce à l’aide matérielle de l’OTAN… Les Etats-Unis, en proie au syndrome vietnamien et ne voulant pas risquer une confrontation majeure avec l'Est sur le continent africain, ne s’opposent pas, dans un premier temps, à l'installation en Angola d'un régime soutenu par une Union soviétique relayée sur le terrain par des troupes cubaines et par des experts est-allemands. La « révolution des œillets » puis la prise de pouvoir des « marxisants » en Angola et au Mozambique constituent pourtant de graves revers pour le camp occidental. Sur le plan stratégique, cette partie de l’Afrique et ses ports doivent rester sous contrôle sous peine de voir, en cas de fermeture du canal de Suez, gravement compromise la sécurité des approvisionnements de l’Occident en pétrole du Moyen-Orient. De plus, la zone regorge de matières premières et constitue la principale - pour ne pas dire l’unique - source du « monde libre » en minerais rares, sensibles et stratégiques : la seule Afrique du Sud était alors le deuxième producteur mondial d'uranium, de zirconium, de titane, le troisième de fluorine ; elle détenait 85 % des réserves du monde non communiste en manganèse, 60 % en or, 95 % en vanadium, 85 % en chrome et 89 % en platine. En 1980, 98 % du cobalt, 80 % du platine, 90 % du chrome et 99 % du manganèse des Etats-Unis provenaient de la zone ; la CEE en importait des proportions considérables d’uranium, d’antimoine, de cuivre et d’or... Ces éléments, combinés à la crainte de la stratégie brejnévienne d'implantation périphérique alors en pleine application, notamment en Afrique, et à la perception de la volonté de l'URSS de ne plus respecter une certaine modération de comportement extérieur, seront à l'origine, dans un second temps, de la reprise en main reaganienne de 1981. Celle-ci implique, sur le plan tactique et dans la droite ligne de la théorie des dominos, de lutter contre l’aide cubaine (moyens humains) et soviétique (moyens matériels) aux pays lusophones d’Afrique dits de la « ligne de front », en soutenant les régimes racistes blancs de la zone (puis, à partir de 1985, les guérillas antimarxistes, avec la levée de l'amendement Clark interdisant à l'administration de vendre des armes aux mouvements anticommunistes en Angola). Des options cependant assez difficiles à faire accepter à des Afro-Américains ayant acquis des droits civiques dans les années 1960 et qui limiteront d’autant la capacité d’implication des Etats-Unis en faveur des régimes ségrégationnistes… D’où le recours aux « catégories spéciales » d’exportations, qui rendront possible jusqu’à la fin de la guerre froide et de l’apartheid le contournement des embargos de l’ONU contre la République sud-africaine tout en donnant l’impression que l’Occident se fait un devoir de les faire voter, appliquer puis respecter !

    Le 11 mars 1985, un nouveau et « jeune » secrétaire général du PCUS, Mikhaïl Gorbatchev, dont la personnalité tranche avec celle de ses prédécesseurs, accède à la tête de l'exécutif. Conscient des difficultés de l’URSS, qui, après avoir connu une réelle croissance économique au cours des années 1950 et 1960, est entrée dans une période de stagnation dans les années 1970, il lance en octobre 1985 la perestroïka. Par la démocratisation, ou glasnost, il tente ensuite de réduire l’opposition des apparatchiks, tandis que par l'instauration d'une nouvelle politique étrangère, à savoir l'abandon d’une posture « agressive », il endigue les revendications des militaires. L’URSS va ainsi alléger sa présence dans le tiers-monde - d’où elle estime n'avoir rien retiré - dont le coût est ressenti non plus comme une nécessité dans la lutte contre les Américains mais comme un fardeau. En 1989, le budget de l'URSS consacré à l’aide extérieure baisse de 30 %. Plutôt que d'attiser les conflits régionaux, Moscou, en liaison avec les Etats-Unis, va accorder une priorité à leur règlement politique et privilégier la recherche d'une coopération économique au détriment des rapports de force idéologiques. Le poids financier de la reconstruction de l'Angola et du Mozambique étant bien au-delà des moyens du Kremlin, ses « africanistes » vont inciter ces pays à se tourner vers l'Occident. Avant même la chute du Mur, les Américains vont ainsi devenir le premier partenaire économique de l'Angola, lequel est alors leur deuxième fournisseur africain ! Pragmatiques, les États-Unis, devenus, pour ainsi dire sans s’impliquer, les principaux acteurs économiques en Afrique australe mais aussi les « faiseurs de rois régionaux » grâce à leur influence dans le processus de retrait des Sud-Africains de Namibie et des Cubains d’Angola, et le principal membre de la Troïka chargée du règlement des conflits au Mozambique et en Angola , acceptent donc opportunément leur implication sur le continent africain.

 

    Toutefois, cet engagement doit être relativisé. Si l’effondrement du monde communiste et si la première guerre du Golfe laissent entrevoir de nouveaux horizons et la possibilité pour l’Amérique de fonder un « nouvel ordre mondial » dans une ère post-historique, c’est sur un continent africain aux matrices culturelles fortes que cette chimère va être enterrée, plus précisément en Somalie, à Mogadiscio en 1993, dans les débris d’un Blackhawk down. Episode traumatisant pour l’opinion publique américaine, il interdira aux politiques américains de recourir à l’utilisation des forces armées US sur le continent pendant une décennie, ce qui va au moins permettre de réaliser des économies : en effet, hors du glacis bipolaire, le monde est devenu plus instable et l’engagement, direct ou par l’entremise de l’ONU, plus coûteux que rémunérateur (d’où leur refus de laisser l’ONU s’impliquer au Rwanda en 1994 !). Cela a d’autant moins incité les Occidentaux à intervenir en Afrique que, dans le même temps, cette dernière amorçait un mouvement de marginalisation qui devait la mener de 3 % du commerce mondial sous le seuil de 1 % (le tout dans un climat de chaos engendré par l’ouverture du jeu politique dans une période de crise économique généralisée, ce qui sera à l’origine de la revendication provocatrice des populations africaines en faveur de la « mangécratie » plutôt que pour n’importe quelle autre « cratie » exogène). La situation du continent ne cadrait donc pas vraiment avec la vision « gagnante-gagnante » de l’heureuse mondialisation libérale que promeuvent les Etats-Unis. L’administration Clinton va donc préférer une politique africaine d’influence adaptée au contexte, et qui durera presque une décennie : ce sera la politique des nouveaux leaders (bien souvent ex-marxistes !) et des pays pivots. Les résultats de cette politique sont au moins aussi mitigés que ceux de la politique africaine de la France durant la même période, sans pour autant avoir eu aussi mauvaise presse. Qu’on en juge… En 1994, la nouvelle Afrique du Sud de Nelson Mandela, en pleine réforme, refuse le rôle de pivot des intérêts américains sur le continent. Les acteurs du conflit angolais feront certes mine de se conformer aux décisions américaines, mais la poursuite de la guerre civile au lendemain des élections de 1993 et jusqu’en 2002, année de l’exécution du chef de l’UNITA, Jonas Savimbi, prouve le manque de volonté et de détermination - plus que de moyens - des Américains à  combattre les ressorts endogènes du conflit. Il faut dire que la conversion au libéralisme du marxiste Dos Santos et la découverte puis l’attribution de blocs pétroliers en eau profonde interdisaient à Washington d’exercer de fortes pressions sur le régime du MPLA... En Ethiopie, les maquisards tigréens sécessionnistes, maoïstes, ultra-staliniens et pro-albanais, venus à bout du régime marxiste de Mengistu en 1991, oppresseront les ethnies minoritaires du pays, bien que convertis à l’économie de marché au lendemain de leur victoire, et se lanceront en 1998 puis en 2000 dans la guerre la plus moderne jamais menée en Afrique contre leurs voisins et anciens alliés érythréens, nécessitant une interposition onusienne. Le bon élève ougandais Museweni continuera, pour sa part, à utiliser les milices chrétiennes du sud du Soudan pour déstabiliser Khartoum et formera les cadres du FPR qui prendront le pouvoir au Rwanda au lendemain du génocide de 1994. Ces deux pays se lanceront en 1997 dans une entreprise de dépeçage du Zaïre de Mobutu, ce qui eût pu plaire à Washington si l’ensemble de l’Afrique centrale n’en était pas entré en convulsion : le Tchad (soutenu par la Libye), l’Angola, le Zimbabwe, la Namibie vont contrer la volonté de Museweni et de Kagamé de venir à bout de leur ancien allié Kabila père. Le coût des dommages collatéraux de la « première guerre mondiale africaine » est élevé : la déstabilisation des pays voisins soutenant un acteur zaïrois (par exemple, la République centrafricaine et le MLC de Jean-Pierre Bemba), la prolifération des armes légères, des trafics et des bandes armées, la déstructuration du tissu économique, la généralisation de l’économie informelle, l’effondrement de l’Etat, la « milicianisation » des sociétés, l’instrumentalisation des haines et rancoeurs, le retournement d’alliance entre Rwanda et Ouganda, etc., tout cela aurait fait plus de trois millions de morts en moins de dix ans ! C’est finalement le Nigeria, géant pétrolier, qui tiendra le mieux sa place de leader régional  - non sans accusation de partialité et d’excès de violence lors de l’intervention de ses troupes en Sierra Leone dans le cadre de l’ECOMOG -, les Etats-Unis apportant leur aide à ce pays dont plusieurs provinces islamistes du Nord appliquent pourtant la charia !

 

    Malgré un bilan on le voit plus que mitigé, l’administration républicaine semblait prête à reprendre à son compte cette politique d’influence sans engagement direct, du moins avant les attentats du 11 septembre 2001. Ces derniers et la « guerre contre le terrorisme » en découlant ont mis fin à la politique d’indifférence pour le continent. Ainsi, l’établissement d’une base à Djibouti (certes plutôt destinée à cloisonner la péninsule Arabique qu’à servir comme point d’appui pour des opérations vers l’intérieur du continent africain) ou encore l’envoi de 1 500 Marines au Libéria en 2003 (au quarantième personnel impaludé, la petite troupe sera rembarquée et renvoyée vers des terres moins hostiles) apportent la preuve que le traumatisme de Mogadiscio en 1993, s’il n’est pas oublié (Hollywood l’ayant récemment célébré et glorifié), n’est plus incapacitant pour les politiques américains favorables à un engagement accru de leur pays en Afrique. Or les atours sans cesse redécouverts du continent comme l’intérêt des Chinois pour ce dernier, dans le cadre de leur stratégie de « décontainment », pourraient bien rendre plus massive et durable la ré implication américaine. Dans ce contexte se pose une question à laquelle il est d’autant plus difficile de répondre après une décennie d’autoculpabilisation, d’autoflagellation et de désengagement de la France en Afrique : quelle politique africaine mettre en œuvre pour conserver ses positions sur le continent, voire y recouvrer crédibilité et influence?

 

par Nicolas Berembaum publié dans : Défense et Sécurité en Afrique.
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