Depuis le 11 Septembre 2001, il existe une profonde distanciation entre l’approche américaine et une partie de l’Union européenne sur les questions internationales. A chaque fois, l’Union européenne se perd dans des communiqués vides afin de masquer ses désaccords internes entre le camps emmené par la France qui prône les règles du jeu international, la gouvernance par le droit international. Et le camp atlantiste confiant aux américains le rôle de décideur sur certaines questions de sécurité. Cette contradiction au sein de l’Union marque un point de départ intéressant pour saisir le concept de stratégie du faible que l’Union européenne doit développer vis-à-vis des Etats-Unis, tout en bénéficiant de leurs actions sur la scène internationale. Comme l’a si bien décrit Robert Kagan[1], l’Europe dans son ensemble a embrassé une vision multilatéraliste alors que les Etats-Unis pratique désormais la realpolitik. Si l’Union aspire à un monde que ne réguleraient plus les rapports de force, c’est d’abord parce que elle est faible militairement et stratégiquement. Elle conçoit son intégration sur le rejet de la logique de puissance. La préférence des Européens pour une gouvernance par le droit ne serait en quelque sorte qu’une rationalisation de leur propre situation.
L’analyse de l’intégration économique et monétaire de l’Europe permet d’apporter des éléments à cette conception. L’économie a été le vecteur quasi-exclusif du projet européen. Si l’intégration des marchés, puis celle des monnaies a été un instrument au service d’une ambition politique, cette politique n’a pas été clairement énoncée jusqu’à présent. Lorsque Jacques Delors lance le programme du marché unique, c’est parce qu’il a déterminé qu’aucune autre orientation de relance de la construction européenne n’était susceptible de recueillir l’adhésion des Etats membres. Ainsi, lorsque Helmut Kohl et François Mitterrand mettent la monnaie unique sur les rails, le projet mêle encore une fois arguments politiques et économiques. Cependant, le projet politique, lui, n’est toujours pas défini quand la monnaie unique est déjà dans les poches des citoyens de l’Union. Le marché unique est un véritable succès européen. La constitution d’un espace intégré régi par des normes communes a été un facteur de compétitivité économique. Le projet de Jacques Delors associait un volet de libéralisation avec des directives destinées à assurer la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux et un volet politique industrielle. La libéralisation est effective. Par contre la politique industrielle reste à faire. Plusieurs raisons peuvent être évoquées. La première est d’ordre politique. La relance de l’intégration européenne entreprise dans les années quatre-vingt a prospéré sur la base d’une alliance entre libéraux et pro-européens d’inspiration social-démocrate ou chrétien-démocrate autour d’un point essentiel : l’ouverture des marchés à la concurrence. Pour les sociaux-démocrates, la libéralisation est l’instrument de l’intégration tandis que pour les libéraux l’intégration est le vecteur de la libéralisation. La seconde raison est que la libéralisation a pu s’appuyer sur des mécanismes puissants – le recours à la majorité qualifié et la jurisprudence de la Cour de Justice- tandis que tout effort industriel ou technologique butait immédiatement sur des désaccords budgétaires suffisants pour entraver sa mise en œuvre. Le système de décision a favorisé l’intégration négative par la levée des entraves aux échanges au détriment de l’intégration positive par les politiques communes.
L’Union européenne peut-elle être qualifiée de faible ? Sur le plan économique non. Plusieurs exemples le montrent. Quand la Commission bloque, au nom du droit à la concurrence, la fusion entre deux entreprises américaines General Electric et Honeywell, et que celles-ci se soumettent à sa décision, est ce une manifestation de faiblesse ? La même Commission porte devant l’Organisation mondiale du Commerce son différend avec les Etats-Unis sur les dispositions qui permettent aux multinationales américaines de bénéficier, via leurs filiales étrangères, d’une détaxation de fait des profits à l’exportation, et obtient gain de cause. Il y a ici l’expression d’une puissance. Loin d’être politique, elle est l’expression du poids économique de l’Union. Ce poids n’est en rien couplé à une puissance politique, s’appuyant sur un outil militaire performant. C’est une puissance qui répugne à la décision discrétionnaire et parce qu’elle est fondée sur les règles, ambitionne de faire prévaloir les normes multilatérales. L’Union européenne est forte lorsqu’elle négocie ou décide dans le cadre de règle sectorielle, mais elle faiblit dans la définition et la conduite d’une politique.
La monnaie est aussi un point révélateur. En se dotant de l’Euro et en le confiant à une Banque Centrale européenne, c’est un nouveau cap qui est franchit. Une Banque Centrale se définit par les décisions qu’elle prend: hausse ou baisse des taux d’intérêts, pour réguler la conjoncture ; fourniture de liquidités au marché lorsque la crise financière menace. L’Union économique et monétaire a fait pénétrer l’Europe dans l’espace de la macroéconomie. Ainsi, la monnaie unique devait entraîner, mécaniquement, la formation d’un « gouvernement ». La monnaie devait entraîner les budgets, et la coordination en matière de budgets donner naissance à de nouvelles institutions. Résultats: une Banque Centrale européenne souvent en désaccord avec les politiques économiques des Etats membres et une monnaie unique qui n’a pas entraîné la naissance d’un projet politique commun.
[1] Robert Kagan “ Power and weakness” Policy Review n°113, June-July 2002
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