Mardi 7 mars 2006

Depuis le 11 Septembre 2001, il existe une profonde distanciation entre l’approche américaine et une partie de l’Union européenne sur les questions internationales. A chaque fois, l’Union européenne se perd dans des communiqués vides afin de masquer ses désaccords internes entre le camps emmené par la France qui prône les règles du jeu international, la gouvernance par le droit international. Et le camp atlantiste confiant aux américains le rôle de décideur sur certaines questions de sécurité. Cette contradiction au sein de l’Union marque un point de départ intéressant pour saisir le concept de stratégie du faible que l’Union européenne doit développer vis-à-vis des Etats-Unis, tout en bénéficiant de leurs actions sur la scène internationale. Comme l’a si bien décrit Robert Kagan[1], l’Europe dans son ensemble a embrassé une vision multilatéraliste alors que les Etats-Unis pratique désormais  la realpolitik. Si l’Union aspire à un monde que ne réguleraient plus les rapports de force, c’est d’abord parce que elle est faible militairement et stratégiquement. Elle conçoit son intégration sur le rejet de la logique de puissance. La préférence des Européens pour une gouvernance par le droit ne serait en quelque sorte qu’une rationalisation de leur propre situation.

            L’analyse de l’intégration économique et monétaire de l’Europe permet d’apporter des éléments à cette conception. L’économie a été le vecteur quasi-exclusif du projet européen. Si l’intégration des marchés, puis celle des monnaies a été un instrument au service d’une ambition politique, cette politique n’a pas été clairement énoncée jusqu’à présent. Lorsque Jacques Delors lance le programme du marché unique, c’est parce qu’il a déterminé qu’aucune autre orientation de relance de la construction européenne n’était susceptible de recueillir l’adhésion des Etats membres. Ainsi, lorsque Helmut Kohl et François Mitterrand mettent la monnaie unique sur les rails, le projet mêle encore une fois arguments politiques et économiques. Cependant, le projet politique, lui, n’est toujours pas défini quand la monnaie unique est déjà dans les poches des citoyens de l’Union. Le marché unique est un véritable succès européen. La constitution d’un espace intégré régi par des normes communes a été un facteur de compétitivité économique. Le projet de Jacques Delors associait un volet de libéralisation avec des directives destinées à assurer la libre circulation des personnes, des biens, des services et des capitaux et un volet politique industrielle. La libéralisation est effective. Par contre la politique industrielle reste à faire. Plusieurs raisons peuvent être évoquées. La première est d’ordre politique. La relance de l’intégration européenne entreprise dans les années quatre-vingt a prospéré sur la base d’une alliance entre libéraux et pro-européens d’inspiration social-démocrate ou chrétien-démocrate autour d’un point essentiel : l’ouverture des  marchés à la concurrence. Pour les sociaux-démocrates, la libéralisation est l’instrument de l’intégration tandis que pour les libéraux l’intégration est le vecteur de la libéralisation. La seconde raison est que la libéralisation a pu s’appuyer sur des mécanismes puissants – le recours à la majorité qualifié et la jurisprudence de la Cour de Justice- tandis que tout effort industriel ou technologique butait immédiatement sur des désaccords budgétaires suffisants pour entraver sa mise en œuvre. Le système de décision a favorisé l’intégration négative par la levée des entraves aux échanges  au détriment de l’intégration positive par les politiques communes.

            L’Union européenne peut-elle être qualifiée de faible ? Sur le plan économique non. Plusieurs exemples le montrent. Quand la Commission bloque, au nom du droit à la concurrence, la fusion entre deux entreprises américaines General Electric et Honeywell, et que celles-ci se soumettent à sa décision, est ce une manifestation de faiblesse ? La même Commission porte devant l’Organisation mondiale du Commerce son différend avec les Etats-Unis sur les dispositions qui permettent aux multinationales américaines de bénéficier, via leurs filiales étrangères, d’une détaxation de fait des profits à l’exportation, et obtient gain de cause. Il y a ici l’expression d’une puissance. Loin d’être politique, elle est l’expression du poids économique de l’Union. Ce poids n’est en rien couplé à une puissance politique, s’appuyant sur un outil militaire performant. C’est une puissance qui répugne à la décision discrétionnaire et parce qu’elle est fondée sur les règles, ambitionne de faire prévaloir les normes multilatérales. L’Union européenne est forte lorsqu’elle négocie ou décide dans le cadre de règle sectorielle, mais elle faiblit dans la définition et la conduite d’une politique.

            La monnaie est aussi un point révélateur. En se dotant de l’Euro et en le confiant à une Banque Centrale européenne, c’est un nouveau cap qui est franchit. Une Banque Centrale se définit par les décisions qu’elle prend: hausse ou baisse des taux d’intérêts, pour réguler la conjoncture ; fourniture de liquidités au marché lorsque la crise financière menace. L’Union économique et monétaire a fait pénétrer l’Europe dans l’espace de la macroéconomie. Ainsi, la monnaie unique devait entraîner, mécaniquement, la formation d’un « gouvernement ». La monnaie devait entraîner les budgets, et la coordination en matière de budgets donner naissance à de nouvelles institutions. Résultats: une Banque Centrale européenne souvent en désaccord avec les politiques économiques des Etats membres et une monnaie unique qui n’a pas entraîné la naissance d’un projet politique commun.


[1] Robert Kagan “ Power and weakness”  Policy Review n°113, June-July 2002

par Amispheresud publié dans : Défense et Sécurité en Afrique.
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Mercredi 1 février 2006

Depuis le début des années 1990, de nombreuses opérations nationales et multinationales de maintien de la paix ont été menées en Afrique. L’instabilité presque chronique et les conflits que connaît le continent africain justifient l’assistance et l’intervention de la communauté internationale. A tous les niveaux (politique, économiques, humanitaire et en matière de gestion militaire et civile des crises). En 2005, sur 53 pays africains, au moins une vingtaine sont touchés par des conflits armés ou traversent une phase d’instabilité politico-économique.

Ainsi la relation entre l’Union européenne et le continent africain par l’intermédiaire de l’Union Africaine se polarisent sur quatre domaines : la paix et la sécurité ; la gouvernance ; l’intégration régionale et le commerce ; les questions de développement (VIH, l’endettement, la sécurité alimentaire). Il y a de nombreuses raisons qui expliquent l’importance de l’Afrique et le caractère crucial de la stabilité de ce continent pour l’Union européenne.  Elles sont d’abord d’ordres économiques et sécuritaires. L’Afrique  reste un important partenaire commercial pour l’Union européenne avec des perspectives de développement prometteuses. Même si l’Afrique n’est pas un des principaux partenaires commerciaux de l’Europe, Elle est riche en matières premières dont l’exploitation commerciale est touchée par l’instabilité chronique des Etats africains. Il existe donc un line traditionnel et historique avec le continent africain qui incite à préserver ses relations avec l’Union européenne.

Pourtant, l’Union européenne commence à considérer l’Afrique comme une menace potentielle sur sa propre sécurité. Sans une bonne gouvernance, sans forces de sécurité adéquates ou sans renseignement approprié, les groupes et les factions extrémistes ont le champ libre pour créer des réseaux et développer des cellules terroristes. Une autre inquiétude est celle de l’immigration clandestine. Lorsque des populations fuient des régions en crise pou rechercher de meilleures conditions en Europe, cela engendre deux types de retombés négatives. D’une part, l’immigration clandestine ne fait que transférer les problèmes d’une région à une autre sans les résoudre. D’autre part, et cet aspect est important, la montée des formations politiques d’extrême droite en Europe est directement liée aux effets de l’immigration clandestine.

 Il faut donc promouvoir un dialogue privilégié entre Union Africaine et Union européenne. Le premier sommet UE-UA le 3 et 4 avril 2000 propose de mettre en place un cadre d’un partenariat constructif entre les deux institutions.  Le titre V  de ce plan d’action établi lors de ce sommet est consacré à la consolidation de la paix et à la prévention, à la gestion et au règlement des conflits.

 

      Le caractère stratégique du partenariat unissant l’UE et l’UA a été de nouveau énoncé et renforcé  au cours de l’année 2003, lorsque le commissaire de l’UA ( Saîd Djinnit) pour la paix et la sécurité et Javier Solana le SG/HR de l’UE se sont rencontré. Néanmoins, l’UE considère que « la responsabilité principale relative à la prévention, la gestion et le règlement des conflits sur le continent africain incombent aux africains eux-mêmes»*. D’ailleurs, elle considère « que l’UA et les organisations sous-régionales africaines sont les principaux acteurs de la prévention, de la gestion et du règlement des conflits en Afrique »*. Ainsi, l’Union européenne a placé cette organisation régionale au cœur de sa politique africaine : le 26 janvier 2004, les membres de l’UE ont arrêté une position commune relative à la prévention et au règlement des conflits en Afrique qui réaffirme le soutien des européens à l’action de l’UA, dans ce domaine.  A ce titre, l’UE s’engage auprès de l’UA sur la voie de la paix. L’Union africaine prévoit, dans son projet d’architecture de gestion des conflits en Afrique, de s’appuyer sur les différentes organisations sous-régionales. Par conséquent l’UE se doit aussi de se tourner vers ces organisations sous régionales.

Pourtant, les capacités générales en termes de maintien de la paix de tous les ensembles régionaux et sous-régionaux sont  limitées. Un partage entre UE et UA doit s’établir : c’est aux Africains qu’ils incombent en premier lieu de prévenir les conflits et de maintenir la paix et, dans le cadre d’un partenariat stratégique qui doit être développé entre l’UE et l’UA, l’Union européenne et la Commission européenne apportent une assistance significative aux capacités africaines de gestion politique et militaires des crises.

Alors qu’aujourd’hui encore, la coopération militaire avec l’Afrique repose sur des pourparlers bilatéraux entre les Etats d’Europe occidentale et ceux d’Afrique, il faudrait que l’UE intensifie sa collaboration avec d’autres organisations internationales et régionales telles que les Nations Unies et l’UA. L’idée n’est pas de chassé les pays européens qui ont une tradition de coopération avec les Etats africains mais il faudrait pouvoir « mutualiser » les moyens de ces pays au sein d’une logique européenne.

 

* Publié dans le Journal Officiel de l'UE du 28/01/2004

par Nze Ekekang Freddy publié dans : Défense et Sécurité en Afrique.
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Mercredi 1 février 2006

Les plus importantes mesures prises par les Etats-Unis pour le maintien de la paix en Afrique l’ont été en 1996 avec la création de l’African Crisis Response Force (ACRF) conçue pour faire face à la crise humanitaire imminente au Burundi cet été là. Mais faute d’un soutien suffisant, elle a été converti en programme moins controversé, l’African  Crisis Response Initiative (ACRI). L’ACRI comme nous l’avons déjà vu ici, était axée sur la formation des militaires africains aux opérations humanitaires et de maintien de la paix, et elle a entrepris de dispenser des cours théoriques à environ 12000 africains et une formation sur le terrain. Les objectifs principaux étaient les suivants :

  • Assurer l’interopérabilité entre forces de maintien de la paix en standardisant les communications et en menant des exercices d’entraînement communs ;
  • Développer la capacité à faire face rapidement et efficacement aux situations d’urgence en Afrique ;
  • Entreprendre des missions traditionnelles de maintien de la paix, comme l’autorise le chapitre VI de la Chartre des Nations Unies.
  • Apporter son concours aux missions d’aides humanitaire.

 

 

 

A la fin de sa mission, sous l’administration Bush, l’ACRI a été transformé en un nouveau programme, l’African Contingency Operations Training and Assistance (ACOTA). Ce programme se concentre sur la formation d’instructeurs militaires et équipe les militaires africains. L’une des différences majeures avec ACRI et que COTA comprend également le maniement des armes et la consolidation de l’expérience des militaires dans les domaines tels que les opérations menées par des petites unités. Le financement du maintien de la paix en Afrique par le biais de l’ACOTA devrait s’élever à 15 millions de dollars pour 2004.

D'autres programmes de maintien de la paix ont été poursuivis par les Etats-Unis en Afrique. Citions l'International Military Education and Trainig Programme (IMET), qui forme les officiers africains de 44 pays dans des centres américains; l'African Regional Peacekeeping Programme ( ARP), dont le but essentiel est de former des unités nigérianes, sénégalaises et ghanéennes stationnées en Sierra Leone, ainsi que des unités ghanéennes stationnées au Liberia; le Joint/Combined Exchanged Training, qui a formé de petites unités sur une période de un mois ( ce programme n'est pas un programme de maintien de la paix) et l'opération Focus Relief (OFR), conçue pour former des bataillons africains au maintien de la paix en Sierra Leone dotés d'une capacité de réaction de 30 jours.

 Les Etats Unis ne sepréoccupent pas uniquement de la formation au maintien de la paix. Ils s'occupent aussi d'autres activités à l'intérieur des frontières africaines, à savoir essentiellement le terrorisme. Après le 11 septembre 2001, ils ont mis sur pied la Pan-Sahel Initiative avec le Mali, le Niger, le Tchad et la Mauritanie. Celle ci vise à aider ces pays à détecter et à combattre tout déplacement suspect de personnes et de biens aux frontières et à l'intérieur des frontières par la formation, l'équipement et la coopération. Les deux objectifs de la Pan-Sahel Initiative sotn de faire la guerre au terrorisme et d'accroitre la paix et la sécurité régionale en Afrique.

Bien entendu, la priorité pour les Américains, n'est pas le continent africain. Néanmoins, toutes ces initiatives ont le mérite de faire exister sur le champs politique américain, l'Afrique.

par Nze Ekekang Freddy publié dans : Défense et Sécurité en Afrique.
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Mardi 10 janvier 2006

Il n’existe pas de réponse unique à la question de la gestion d’un conflit. La prévention des conflits, le règlement des différends, le maintien de la paix, l’imposition de la paix, la réconciliation et la reconstruction sont autant d’éléments qui contribuent à l’instauration et au maintien de la paix. Sans oublier le développement de la société civile, la maturation des processus démocratiques et la consolidation d’institutions judiciaires légitimes et indépendantes. Les Etats-Unis possèdent différents programme sur ces différentes questions mais nous nous cantonnerons au maintien de la paix.

 

 

Depuis la création en septembre 1996 de l’initiative de réponse à la crise africaine par l’administration Clinton, l’ACRI à connu quelques évolutions.  Son objectif principal est de coopérer avec les pays africains afin d’accroître leur capacité de répondre de manière efficace aux crises. Pour les Etats-Unis, l’ACRI permet de mettre en place des bataillons interopérables et rapidement déployables (issus de pays démocratiques et stables qui peuvent coopérer pour maintenir la paix sur le continent). Ce partenariat rentre dans le cadre de l’engagement américain  sur le continent africain pour la croissance économique, la démocratie et la stabilité. Cette initiative va aussi dans le sens de l’objectif énoncé dans le rapport de maintien de la paix, publié par le SG des Nations Unis en novembre 1995. Dans ce rapport, il invitait la communauté internationale à mettre davantage l’accent sur le développement de la capacité de réagir rapidement et efficacement aux situations d’urgence en Afrique.

En s’inscrivant dans la logique du rapport onusien, les Etats-Unis ont examiné l’idée de créer une force de réaction aux crises africaines. Des diplomates américains ont ainsi visité des capitales africaines et européennes et ont tenu des consultations approfondies avec des fonctionnaires des Nations Unis et de l’OUA (actuelle Union Africaine). De ces consultations est sortie l’idée de mettre sur pied un dispositif interopérable plus approprié que la création d’une force. Fort de cet avis, les Américains créent cette capacité interopérable de maintien de la paix autour de deux axes : la formation et la consultation. Au départ, les Etats-Unis travaillent sur une base bilatérale avec plusieurs partenaires africains afin d’accroître leur aptitude à assumer des tâches de maintien de la paix.

Plus précisément, les forces spéciales US entraînent des bataillons issus de plusieurs pays africains en utilisant la doctrine et les procédures communes conformément au chapitre VI de la Chartre des Nations Unis relative à la formation et l’équipement pour les opérations de maintien de la paix, ou sur le chapitre VII relatif aux opérations d’imposition de la paix. L’entraînement initial, qui fait appel à 70 instructeurs pour une durée de 70 jours, insiste sur le développement des aptitudes de base, l’aide aux réfugiés, l’intervention efficace auprès des organisations humanitaires et le respect des droits de l’homme.

Après cette formation, des équipes plus réduites retournent dans les pays hôtes environ tous les 6 mois pour dispenser une formation de soutien et participer à des exercices de poste de commandement.

En conclusion, l’ACRI est un programme de formation. Il ne s’agit pas d’une tentative d’imposer une structure de commandement aux africains. Si l’ACRI est en mesure d’apporter une formation dans un cadre bilatéral et si cette Initiative peut concourir avec ces partenaires africains à la réalisation d’exercices d’entraînement régionaux, il apparaît clairement pour les américains que ceux sont les africains eux-mêmes qui doivent définir les structures de commandement qui leur conviennent. C’est à eux de décider quand et comment ils doivent déployer leurs troupes de maintien de la paix.

 

 

L’implication américaine en Afrique à travers l’ACRI, le RECAMP européen, mais réellement piloter par la France révèle un nouvel élément dans le maintien de la paix en Afrique depuis une dizaine d’année. Les pays ayant un intérêt particulier sur le continent africain s’associent avec certains pays de la zone  pour mettre sur pied diverses formes de coopération militaire. Cela s’explique par le déclin des Nations Unis sur le théâtre africain et de leur rôle. Toutes ces formes de coopération militaire ont déjà engendré une certaine confusion et la renaissance de l’unilatéralisme militaire (chacun pour soi) ne fait que renforcer cette tendance. Ainsi en matière de renforcement et du maintien de la paix, il y a une « légère » opposition sur le continent africain entre une vision anglophone et une vision francophone. La question est de savoir si ces différentes initiatives de coopérations militaires parviennent à réussir leur mission contenue dans le chapitre VI et VII de la Chartre des Nations Unis.

par Nze Ekekang Freddy publié dans : Défense et Sécurité en Afrique.
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Mardi 3 janvier 2006

    Si les attentats du 11 septembre 2001 n’ont pas changé le monde ni ouvert une nouvelle ère, ils sont à l’origine d’une redéfinition de la politique de l’hyperpuissance américaine par rapport à celle qu’elle a menée pendant une dizaine d’années au lendemain de la chute du mur de Berlin. Dans un premier temps, les Etats-Unis ont paru se soucier de l’ONU, du droit international, du monde extérieur, et ils ont cherché à réunir une coalition - le plus large possible - contre l’Afghanistan pour montrer qu’il ne s’agissait pas d’une guerre de l’Amérique contre l’Islam, allant jusqu’à déléguer la surveillance des côtes de la Somalie à une flotte autre que la leur et s’abstenant même, contre toute attente, d’y intervenir. Si, avec les « victoires » contre les talibans puis contre l’Irak de Saddam Hussein, l’Amérique semble être retombée dans le travers de l’unilatéralisme renforcé et exacerbé, les « dégâts collatéraux » de cette volonté de réimplication dans les affaires du monde ont aussi été constatés sur le continent africain, et n’ont pas forcément eu que des aspects négatifs.

    L’abandon de la stratégie clintonienne des African New Leaders, amorcée avec la perte de contrôle de Washington sur ses alliés africains engagés dans la plupart des conflits du continent (intervention en RDC, guerre Ethiopie-Erythrée, etc.), n’avait pas entraîné l’arrêt du soutien indirect à ces derniers. Cependant, les évolutions récentes constatées sur les différents fronts au sud du Sahara laissent supposer que, depuis le 11-Septembre, la diplomatie américaine à décidé de faire pression tant sur ses amis que sur ses ennemis africains pour obtenir d’eux la mise sur pied de processus destinés à mettre un terme aux logiques conflictuelles qui ensanglantent l’Afrique (Soudan par exemple). Ce réengagement peut s’expliquer par le fait que le continent est redevenu stratégique, et ce pour deux raisons : tout d’abord, étant donné la faiblesse des Etats africains, le territoire de ces derniers pourrait constituer une base de repli pour des groupes terroristes, cette seule possibilité justifiant de ne plus laisser l’Afrique à l’écart et peut-être même d’abandonner la doctrine du Trade not Aid, voire au besoin  le concept de « bonne gouvernance » ; ensuite, la stabilité d’un continent qui renferme une part importante des réserves connues en diverses matières premières stratégiques alimentant le marché mondial - notamment la région du golfe de Guinée, riche en « or noir » -, prend une importance capitale à l’heure de la distanciation entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite.

    Si les Etats-Unis représentent 5 % de la population mondiale et émettent 35 % des gaz à effet de serre, ce qui traduit la dépendance de leur modèle énergétique aux hydrocarbures, ils peuvent, en tant qu’hyperpuissance, différer leur transition énergétique « en recourant systématiquement à leurs avantages stratégiques ». Ainsi, dans la foulée du 11 septembre 2001, les Etats-Unis ont-ils pu se montrer extrêmement sévères à l’égard de l’Arabie saoudite. Fin 2001, la révélation de la nationalité saoudienne de quinze des dix-neuf auteurs des détournements d’avions précipités contre le Pentagone et contre les tours du World Trade Center a de nouveau suscité de vives critiques américaines - parfois de la part de membres de l’administration Bush sous forme de fuites dans la presse. Riyad a été qualifié de « graine de terrorisme » et de « premier et plus dangereux adversaire » des Etats-Unis lors d’une réunion du Defense Policy Board, organe consultatif du ministère de la Défense américain. Cependant, les conséquences d’un retrait des faramineux avoirs saoudiens de l’économie américaine, conjuguées aux risques qu’aurait engendré un affaiblissement du prince héritier saoudien confronté à des forces hostiles au changement dans une région instable, ont amené les principaux responsables américains à ne pas directement menacer le régime wahhabite. Or le statut d’allié privilégié de Washington  a tout de même été remis en question, par le biais d’une reventilation des approvisionnements en pétrole des Etats-Unis. Celle-ci a été rendue possible grâce à la réalisation, en association avec des compagnies américaines, de l’oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan - la mer Caspienne recelant les troisièmes réserves mondiales de pétrole -, grâce à la coopération commerciale avec la Russie, mais aussi grâce à l’Afrique. Le royaume saoudien ayant été suspecté de ne pas jouer le jeu dans la lutte contre les « forces du Mal » - Riyad est resté hostile à une intervention unilatérale des Etats-Unis en Irak, ce qui a nécessité le déploiement des forces américaines dans d’autres pays de la région -, le golfe de Guinée est donc redevenu une zone stratégique, laquelle pourrait être à l’origine de la « re-géopolitisation » de l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. Outre son intérêt géostratégique, le golfe de Guinée représente un enjeu géoéconomique dans la mesure où il constitue « la région la plus dynamique en matière d’exploration pétrolière », renfermant 6 % des réserves mondiales prouvées et produisant annuellement environ 200 millions de tonnes de pétrole. Par ailleurs, le coût d’extraction y est inférieur à la moyenne mondiale, d’où l’implication des Majors comme des petites sociétés pétrolières américaines.

    Ces dernières sont désormais bien établies dans la plupart des pays du golfe de Guinée, tant dans le domaine de la distribution et du raffinage que dans celui de l’exploration et de l’exploitation des hydrocarbures. Le groupe Exxon Mobil, né d’une fusion en 1999, est aujourd’hui non seulement le numéro deux du secteur dans la région, avec des implantations situées principalement au Cameroun, au Congo-Brazzaville, au Nigeria, en Angola et en Guinée équatoriale - derrière TotalFinaElf pourtant présent depuis la fin de l’époque coloniale -, mais a  aussi été le principal chef de file du consortium international chargé du projet d’oléoduc Tchad-Cameroun, et il possède une trentaine de permis de recherche. Chevron Texaco, qui exploite en association avec Elf Congo deux concessions et en prospecte deux autres au Congo-Brazzaville, est l’opérateur principal d’un champ pétrolifère et d’un site off-shore en RDC, ainsi que de deux autres au large de l’enclave angolaise du Cabinda. De moindre taille,  Philips Petroleum bénéficie de cinq permis d’exploitation dans l’off-shore camerounais et Ocean Energy exploite deux champs ivoiriens... Ces entreprises ne sont pas dénuées de liens avec les membres de l’administration républicaine et seront toutes prêtes à augmenter leur production, si cela leur est demandé, afin de participer à la réduction de la dépendance américaine aux importations de brut saoudien. Ainsi, le Nigeria (13e producteur mondial, 11e pour les réserves) et l’Angola (22e producteur et 19e sur le plan des réserves), qui représentent déjà 15 % des importations américaines de pétrole brut, pourraient voir leur part grimper à plus de 25 %, participant de fait à l’instauration d’un « nouvel ordre pétrolier ».

    Sans même prendre en compte l’équation chinoise, les Etats africains auraient donc tout intérêt à se lancer dans la course à la rente pétrolière et aux ressources off-shore. Dans des espaces où les frontières maritimes sont mal définies (cf. l’échec relatif des organisations maritimes africaines), le nouvel ordre pétrolier et le reclassement de l’Afrique pourraient donc amener un regain de conflictualité interétatique (cf. le « règlement » du litige entre le Cameroun et le Nigeria concernant la péninsule de Bakassi), un mal dont l’Afrique se passerait volontiers après nombre déstabilisations intra-étatiques au cours des quinze dernières années. Les richesses du continent se révéleraient une nouvelle fois source de malédiction pour ses habitants, et les troubles ne manqueraient pas d’amener la réimplication des pays occidentaux dans les questions de sécurité sous-régionale. C’est probablement dans cette perspective qu’il faut replacer les négociations - certes poussives - entre les Etats-Unis et Sao Tomé pour l’établissement d’une base navale dans la zone, mais aussi l’attribution du contrat de formation des gardes-côtes équato-guinéens à MPRI, ou encore le remplacement des SMP sud-africaines par leurs homologues américaines en Angola…                                                                                                                                                   

par Nicolas Berembaum publié dans : Défense et Sécurité en Afrique.
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